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Jeudi 13 Juin 1940

 
Jeudi 13 Juin 1940

Chéri,

Voici de bien durs moments que nous allons passer séparés. Dieu sait pour combien de temps et quelle vie nous allons avoir… Je tremble pour toi et ne peux garder mes larmes. Peut-être ne lirons- nous jamais ce livre. Si nous avons le bonheur de nous retrouver, tu sauras ainsi toute ma vie pendant ton absence.

Je vais y noter les évènements jour par jour. Nous le relirons ensemble à ton retour. Je veux garder confiance comme lorsque tu étais là et tu me redonnais courage. Il me reste une arme invincible : la prière. Dieu et la bonne Ste Vierge ne peuvent nous abandonner puisque notre but est de nous rendre heureux et de faire le bien en donnant l’exemple : je veux avoir du courage

Journée affreuse aujourd’hui, toute ma vie, je l’aurai devant les yeux et la première heure : départ de mon fiancé avec ses deux frères : grand chagrin. D’autant plus qu’ils sont partis sans aucun but sur la route. Nous avons ma famille et moi souffert énormément aujourd’hui aussi bien physiquement que moralement.

Après ce départ, nous avons gagné la gare, afin de partir nous aussi. Nous avons fait la queue le sac au dos et deux valises à bout de bras de cinq heures du matin à neuf heures du soir. J’ai cru mourir à trois heures de l’après midi, aussi bien de fatigue que de chagrin. Mes os se brisaient tous me semblait-il.

Nous sommes retournés chez nous : quel spectacle ! Nos pauvres soldats sont sans force. Comme il leur a fallu du courage pour résister si longtemps. Un monsieur a eu peur en me voyant et m’a offert de la menthe. Vivement que nous soyons à la maison !
 Nous arrivons, nouveau cauchemar … je me souviendrai toute ma vie de notre arrivée et de notre fin de soirée : pas de lumière ; un terrible incendie devant notre fenêtre. Le canon qui fait vibrer sans arrêt les carreaux de la fenêtre. Je relis en combinaison à la lueur de la bougie toutes les lettres que nous devions relire ensemble après la guerre… mais je serai seule et je me sens si seule. Je ne parviens à m’endormir, le cœur lourd, lourd et avec quelle fièvre, qu’en tenant nerveusement dans ma main la médaille (suprême objet de famille) souvenir de la maman qu’il m’a donnée. Pour aujourd’hui, c’est tout ce qu’il me reste avec mes souvenirs. Et où en est-il ? Que fait-il ? Pourvu qu’il ne lui arrive pas malheur. Le pire est bien de ne pas pouvoir avoir de nouvelles.

S’être vus pendant des journées entières comme nous et puis tout d’un coup, plus rien, aucune nouvelle, le vide complet. Avoir vécu dans une ville animée de mille bruits, grouillante de monde puis un jour, plus personne, quelques rares voisins, quelques rares chiens errants. Personne ne peut imaginer comme le grand silence est terrible après un grand bruit. Il vous semble devenir fou. Ne plus rien entendre, ne rien savoir, ne rien voir, c’est terrible. Que faire ? On n’a le courage de rien.

Que de tristes fiançailles aurons nous eues. Le souvenir n’en est tout de même pas moins grand.

Assez pour aujourd’hui…

suite…

 
 

 
 

 
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  Mis à jour le lundi 4 mai 2009